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1997/06/15

LA MUSIQUE JAPONAISE TRADITIONNELLE

Si le cinéma et la littérature
ont été un déclic essentiel
dans la compréhension
du laboratoire Japon,
la musique a été, jusqu'à nos jours, quelque peu délaissée.
Les nombreuses manifestations
qui égrènent
cette «Année du Japon»
seront un moyen de nous faire découvrir une des clés culturelles de ce pays et d'ouvrir des horizons nouveaux...
en nous remémorant les mots de Romain Rolland:
"La musique déroute
ceux qui ne la sentent point".
 
 Komuso, pélerin musicien.
Ici, Shiratsuchi Masayuki, 24 ans, traversant le Japon à pied en jouant du shakuhachi.
Photo: Sakai Atsushi.



"Oedo Sukeroku Daiko"
Un des premiers groupes de taiko à avoir créé un véritable spectacle musical.



Nippon Ongaku Shudan,
"Pro Musica Nipponia". Premier orchestre d'instruments traditionnels.
 

Ce supplément a été réalisé par Tsunoï Naoko en collaboration avec Tamba Akira, Muriel Zvellenreuther, Nakamura Satoru, Kurihara Kazue, Sumida Motoaki,
Tahara Miyuki, Kumakura Akemi, Araki Chihoko, Hirota Yuko, Narabe Kazumi, Sakai Atsushi, Sendo Shintaro et Sylvie Hudelot.

HISTOIRE ET DIVERSITE
 Le Japon est un des rares pays qui a su conserver jusqu'à nos jours la musique du XIIIe siècle, même si, bien entendu, il y a eu une certaine évolution à travers les siècles.
L'appellation de "musique japonaise" englobe non seulement les genres musicaux autochtones, mais également ceux importés du continent chinois et des pays occidentaux et qui se sont intégrés, après plusieurs siècles d'évolution, au patrimoine musical du Japon. Historiquement, la musique japonaise s'étend sur cinq époques principales.
   
 La préhistoire
Période allant des origines jusqu'à 645 (début de Nara) elle correspond au développement interne de la musique autochtone en dehors de tout contact étranger. D'après les découvertes archéologiques ( ken, ocarina en terre cuite ou en pierre; haniwa, figurines mortuaires en terre cuite dont certaines représentent des personnages jouant du wagon, cithare à 5 cordes, de la flûte, du tambour ou encore en train de chanter et de danser), il ne fait aucun doute que la musique autochtone ait connu des formes instrumentales et vocales, de structure indéterminée (1) avec accompagnement d'un ou deux instruments et parfois de danse.
C'était sans doute la même musique qui servait soit pour le culte des ancêtres et de la nature, le shintoïsme, soit pour les fêtes ou le divertissement.
   
 La période antique
Elle recouvre les deux époques de Nara (645-794) et de Heian (794-1185) et se caractérise par l'introduction et l'assimilation de formes musicales du continent asiatique; comme le shômyô (chant liturgique bouddhique), le gagaku (musique instrumentale), le bugaku (danse accompagnée de gagaku). Ces formes se sont développées au Japon de telle manière qu'elles présentent des caractères spécifiques, et qu'elles n'ont pratiquement plus de points communs avec les formes dont elles sont issues.

La période médiévale
Elle s'étend de Kamakura (1185-1333) à Muromachi (1333-1573) et se caractérise par la naissance des formes véritablement japonaises telles que le heikyoku (récit et chant épique accompagnés de biwa, luth à 4 ou 5 cordes ) ou le nô (théâtre chanté, dialogué, mimé, et dansé avec accompagnement instrumental). A cette époque, le changement de régime politique va entraîner la résurgence de la musique indéterminée de la classe populaire. Les militaires, en s'emparant du pouvoir, ont discrédité tout ce que la classe noble avait valorisé, et encouragé la constitution de nouveaux genres musicaux issus du vieux fonds autochtone. A l'origine simple divertissement populaire, le nô s'est, au fil du temps, affiné pour devenir un spectacle élaboré, réservé à la classe dirigeante au XVIIe siècle. Le peuple des villes, privé de ses attractions, a alors créé de nouveaux genres musicaux et théâtraux en adoptant le shamisen, luth à 3 cordes, importé de Chine vers le milieu du XVIè siècle.

 
Haniwa : figurine en terre cuite datant du 7ème siècle avec un koto sur ses genoux.


Raigozu: peinture bouddhique du 12è siècle
La période moderne
Cette période couvre deux époques: Momoyama (1573-1603) et Edo (1603-1868), jusqu'à la restauration de Meiji (1868), et se caractérise surtout par l'essor de la musique citadine, telle que le bunraku (des marionnettes miment un récit accompagné du shamisen), le kabuki (théâtre dialogué, chanté, et dansé avec accompagnement orchestral) dans le domaine théâtral et, dans le domaine des solos instrumentaux, le shakuhachi (flûte de bambou en biseau à 5 trous), ou le koto (cithare à 13 cordes). On assiste également à cette époque, à la naissance de trio, sankyoku, avec koto, shamisen et shakuhachi et à des formes vocales accompagnées de shamisen, telles que le gidayû, le kiyomoto, l'ichû bushi, le tokiwazu, le naga-uta, qui s'intègrent dans les genres théâtraux. Quant au jiuta et ko-uta, également accompagnés de shamisen, ils gardent le caractère d'un solo vocal. Une autre forme vocale, le sekkyô bushi, (chant et récit de texte profane), en se détachant de son origine religieuse, a prospéré dans les grandes villes. Au XVIIe siècle, on voit apparaître un nouveau genre accompagné de biwa, luth à 4 ou 5 cordes: le satsuma biwa (récit et chant) au sud du Kyûshû, et un peu plus tard, le chikuzen biwa, au nord du Kyûshû, sous l'impulsion du heike biwa.

La période contemporaine
Elle va de la restauration de Meiji jusqu'à nos jours, et marque à nouveau un retour à la musique déterminée (1), mais cette fois influencée par la musique occidentale. Au contact de la musique classique occidentale, la musique japonaise traditionnelle prend donc un nouveau départ, en se libérant de l'écriture pentacordale et hétérophonique qui était son écriture depuis de trop longues années.
La première génération de musiciens japonais de style occidental est trop mobilisée par l'acquisition d'une nouvelle technique pour pouvoir repenser les fondements de la musique traditionnelle.
Ce n'est qu'avec le temps, après la deuxième guerre mondiale, qu'ils parviennent à se détacher des modèles occidentaux et s'efforcent, en revenant aux sources musicales du Japon, de faire uvre créatrice dans un style occidental mis au service d'une sensibilité et d'une culture japonaises.
T.A

 
Ukiyo-e sur lequel figure une scène de Kabuki


(1) La musique déterminée est constituée par la fixité de ses éléments: hauteur des notes fixée au diapason, valeurs rythmiques et temporelles fixées au moyen d'une unité temporelle arithmétique.
La musique classique occidentale et le gagaku, le shômyô, et le koto sont les formes les plus représentatives de la musique déterminée.
La musique indéterminée, elle, est fondée sur des éléments constitutifs musicaux moins rigoureux: la hauteur des notes est fixée par rapport à un repère, librement émise et susceptible de varier, tandis que le rythme et le tempo obéissent à une périodicité fluctuante.
La musique du nô ou du shakuhachi et les chants narratifs (katarimono) appartiennent à cette seconde catégorie.
La musique indéterminée n'est donc pas une improvisation, mais simplement un mode de composition musicale qui fait appel à des matériaux sonores fluctuants.
Il serait erroné de prétendre, comme on le fait souvent, que la musique indéterminée constitue la forme primitive de la musique déterminée et qu'elle lui est inférieure.
     

GENRES ET INSTRUMENTS
Le gagaku
Sous le terme de gagaku (musique de cour), on regroupe quatre genres: le mikagura, doté d'une fonction rituelle, sert aux célébrations du culte shintô; les pièces instrumentales (kangen), dansées (bugaku), et vocales (utamono) ont une fonction profane. Le mikagura, culte des ancêtres, se déroule devant l'autel des sanctuaires shintô depuis le coucher du soleil jusqu'à l'aube, en présence de l'empereur, ou de ses représentants (on ne doit pas confondre le mikagura avec la musique folklorique appelée okagura, sorte de danse mimant un récit mythologique japonais). Les deux churs chantent en alternance des poèmes avec accompagnement de trois instruments: hichiriki, yamatobue, et wagon. Les kangen, pièces instrumentales classées en deux catégories: sahô et uhô, se différencient sur plusieurs points. Dans l'uhô, l'accent est mis sur le contraste entre la ligne mélodique et le rythme afin de compenser l'absence d'harmonie, la structure reposant sur des quintes superposées. Les pièces de sahô se caractérisent par leur statisme en raison de la tenue harmonique, aiguë, émise par le shô, (orgue à bouche).
La mélodie hétérophonique est jouée par le ryûteki (flûte) et le hichiriki (hautbois) et elle est harmonisée par le shô. Il s'y superpose des formules mélodiques jouées par le sô (cithare) et le biwa (luth) et des formules rythmiques fixes frappées par le shôko (gong), le taïko (tambour à mailloches) et le kakko (tambour à baguettes). Le bugaku, pièce de danse, se compose de trois parties suivant le principe de jo-ha-kyû. L'introduction (jo) pendant laquelle les danseurs entrent en scène sur la musique d'oibuki, canon à l'unisson. La partie centrale, pièce à danser débute lentement (ha) pour aboutir à un rythme assez rapide (kyu). L'utamono, pièce vocale, se classe en deux genres: poèmes en chinois, rôei, et poèmes en japonais, saïbara. Chaque section est amorcée par l'intonation du chef de chur avec ses plaquettes de bois, puis le chur chante à l'unisson avec un accompagnement instrumental.
 
Gagaku: musique de cour.
Photo: Kishi Mariko.



Une classe de shô
( instrument du gagaku)
à l'école primaire.
Le shÔmyÔ
Le terme de shômyô (chant liturgique bouddhique) désigne l'ensemble des chants mélismatiques et psalmodiques qu'exécutent les moines, à l'unisson ou en canon pour le culte bouddhique.
On distingue deux écoles de shômyô au Japon: la secte Tendaï fondée par Saïchô et Ennin; et la secte Shingon par Kûkaï. Les cérémonies se distinguent selon qu'elles sont régulières (reiji) - quotidiennes, mensuelles ou annuelles comme le 15 février qui marque l'anniversaire de la mort de Bouddha - ou occasionnelles, célébrées à des fins de rédemption (kômyô-ku). Par ailleurs on trouve trois langues: des chants en sanskrit comme shichi bongosan (hymne sanskrit aux quatre sagesses); des chants en chinois comme Unga baï (demande de la révélation du secret qui mène à l'illumination) et enfin des chants en japonais comme Hokke santan (louange au Sûtra du Lotus).
 
Tsuruta Kinshi, grande musicienne de biwa
connue pour "November step"
Le nÔ
Il s'agit d'une forme théâtrale masquée, constituée de quatre éléments: musique, dramaturgie, littérature et chorégraphie. Ce théâtre traditionnel est le résultat de la fusion, au XIVe siècle, de deux divertissements populaires au siècle précédent: le sarugaku et le dengaku. Cette fixation est due à deux grands acteurs, Kan'ami qui introduit la danse et le chant dits kuse du dengaku, dans le sarugaku, et son fils Ze'ami qui fait du nô une forme théâtrale raffinée pour répondre à l'exigence de Yoshimitsu, troisième gouverneur du gouvernement Ashikaga, mécène et esthète distingué. On distingue 5 catégories de nô selon que le personnage principal (shité) est un dieu, un héros, une héroïne, un fou, ou un démon. La musique du nô comprend des parties instrumentales et vocales. Les instrumentistes jouent les préludes, les interludes et les pièces de danse et accompagnent les chants.
La partie vocale est assurée par les acteurs (tachikata) et le choeur (ji-utaï). Quatre instruments sont utilisés dans le nô: une flûte traversière (nô-kan), proche du piccolo occidental, qui possède sept trous latéraux; un tambour d'épaule (ko-tsuzumi), qui permet de produire quatre sons de hauteur différente en jouant sur la tension des cordes qui relient les deux membranes placées aux deux extrémités du fût; un tambour de hanche (ô-tsuzumi), un peu plus grand que le précédent qui ne donne qu'un seul son aigu et sec; un tambour à battes (taïko) qui n'intervient que dans la dernière section de certaines pièces servant à créer des rythmicités plus intenses, plus denses et plus rapides pour accompagner des danses animées comme hataraki, (mouvementé), ou le dernier chant du chur (kiri ).
 
Yatsuhashi Kengyo (1614-1685). Grand maître aveugle du 17ème siècle.
 Le biwa
On recense trois formes musicales de biwa, luth à 4 ou 5 cordes qui ont été transmises jusqu'à nos jours. Le heike-biwa, apparu au XIIIè siècle est le résultat d'un véritable travail collectif: Fujiwara Yukinaga en a écrit le texte, composé par un musicien aveugle du chikuzen môsô, nommé Jôbutsu, à l'aide de Jichin, l'Abbé du Hiei-zan. C'est un récit tiré de l'épopée des Heike dont la structure est assurée par des parties instrumentales (bachi), des chants (hikiku), et des parties parlées (shira-goe).
   
Le koto
Le koto, cithare à 13 cordes, est l'un des instruments les plus anciens du Japon. Cependant, les pièces que l'on entend aujourd'hui ne remontent qu'au XVIè siècle et proviennent du répertoire recueilli par Kenjun, moine du temple Zendôji, dans le nord du Kyûshû. Yatsuhashi, fondateur de l'école qui porte son nom, a inauguré une nouvelle ère en modifiant le mode de ritsu du gagaku (mode de ré) en mode hémitonique constitué de deux quartes disjointes (ré, mi b, sol et la, si b, ré).
A la fin du XVIIè siècle apparaît une nouvelle école, celle d'Ikuta, suivie par celle de Yamada. On distingue deux genres: les danmono, pièces instrumentales pour solo, sont composées de sections (dan) comme hachidan (huit sections) et les pièces vocales, utamono qui se subdivisent en kumiuta, suite de poèmes chantés et tégotomono qui sont constituées de chants où s'intercalent des parties instrumentales importantes.
   
Satsuma-biwa et Chikuzen-biwa
Ces deux formes de récit et de chant accompagnées du biwa se sont développées à partir du môsô-biwa, textes bouddhiques chantés par des moines aveugles du Kyûshû, en s'accompagnant du sasa-biwa.
Le satsuma-biwa qui s'est développé au sud du Kyûshû avait deux styles au XVIIIè siècle: le style martial (shifû), pathétique et viril; et le style citadin (chôfû), plus élégant. Au XIXè siècle les deux styles ont été unifiés par Ikeda Jinbei pour aboutir au style de satsuma-biwa d'aujourd'hui.
   
Le shakuhachi
Le shakuhachi est une flûte de bambou taillée en biseau qui possède aujourd'hui cinq trous, mais le Japon a connu quatre sortes de shakuhachi: gagaku shakuhachi, tenpuku, hitoyogiri, et fuke shakuhachi. En 1670 la secte Fuke obtient la protection gouvernementale et le shakuhachi devient l'apanage des moines itinérants (komusô), qui prônent des principes tels que "le souffle de la flûte, c'est la voie de l'illumination", etc.
Au XVIIIè siècle, Kurosawa Kinko fonde sa propre école avec un répertoire qui comprend d'anciennes pièces de hitoyogiri ainsi que ses propres uvres. A la restauration de Meiji, le gouvernement abolit le privilège de la secte Fuke; ainsi on assiste à la naissance de plusieurs écoles de shakuhachi tels que Tozan à Osaka, Meian à Kyoto, etc.
   
Le shamisen
Le shamisen, luth à long manche à 3 cordes importé de Chine, au milieu du XVIè siècle, est devenu très vite l'instrument préféré de la classe citadine en supplantant le biwa. Il accompagne deux genres vocaux: d'une part, les chants narratifs (katarimono) comme gidayû, katô et ichû, qui se divisent au XVIIIè siècle, en bungo, Shin-naï, tokiwazu, kiyomoto; d'autre part, les chants mélismatiques (utamono) comme jiuta, nagauta, ko uta. Les chants narratifs sont étroitement associés au bunraku (théâtre de marionnettes) et au kabuki (théâtre chanté et dansé), ainsi qu'aux divertissements populaires comme le sekkyô-bushi, et le naniwa-bushi, tous deux composés de longs textes chantés et récités avec accompagnement de shamisen. La musique de bunraku doit beaucoup à Takemoto Gidayû qui a fixé le style narratif et mélodique du Jôruri, appellation générale des chants narratifs, en collaboration étroite avec le grand dramaturge, Chikamatsu Monzaemon. La musique de kabuki utilise les différentes écoles de jôruri et de nagauta pour accompagner les scènes lyriques et les danses. On y utilise également un ensemble instrumental issu du nô (hayashi), et d'autres instruments comme le tambour à battes et le tambour à baguettes, pour créer une atmosphère dramatique. Les instrumentistes jouent dans le foyer (geza), situé sur le côté de la scène et caché par un rideau.
   
L'ensemble Kineya, groupe de musiciens et de chanteurs qui s'efforce de présenter la musique de kabuki en dehors du théâtre.
Photo: Miyazaki Sumiyasu.

TAMBA Akira
Directeur de recherche au C.N.R.S-Paris


Ouvrages de référence sur la musique publiés par le professeur Tamba:
- La structure musicale du Nô, (du VIIIè à la fin du XIXè siècle) Klinsieck, 1974.
- La théorie et l'esthétique musicale japonaise (du VIIIè à la fin du XIXè siècle), P.O.F, 1988
- Musique traditionnelle du Japon, (des origines au XVIè siècle) Cité de la Musique / Actes Sud.
- Esthétique contemporaine du Japon. Théorie et pratique à partir des années 1930. Editions CNRS, 1997.
     

CARACTERISTIQUES
Un rapide survol historique de la musique japonaise met en évidence sa première spécificité qui est l'alternance de la musique déterminée et indéterminée.
Cette alternance a été lourde de conséquences pour la structure musicale, le système tonal et la notation. Bien des erreurs ont été commises par les musicologues qui ont méconnu cette distinction capitale de la musique japonaise traditionnelle.

Un cloisonnement socio-musical
Chaque classe sociale possède sa propre musique, avec sa notation, ses techniques et ses instruments spécifiques. Ainsi l'organisation de la musique est-elle fortement marquée par le milieu social et l'époque où elle s'est développée, reflétant en quelque sorte le compartimentage hiérarchique lié à l'ordre féodal. Par suite de sa haute spécialisation, le musicien ne peut pas davantage passer d'une forme musicale à l'autre qu'il ne peut changer de classe sociale, de sorte que chaque couche sociale en arrive à posséder son propre langage musical.
Le caractère rituel est un autre aspect remarquable avec sa stylisation extrême, qui donne l'impression d'une cérémonie où rien n'est laissé au hasard. Plus que tous les pays extrême-orientaux, le Japon a développé ce ritualisme musical, conforme à l'idée que l'art n'est pas un simple divertissement mais "une voie" (dô tels que jûdô, sadô, kôdô, kendô , etc...), une sorte d'exercice spirituel.
Le statisme, lié à la stylisation rituelle de gestes lents, est dérivé du principe fondamental de l'esthétique japonaise, Jo-ha-kyu (introduction, briser, rapide) qui évite consciemment les contrastes brusques des phases successives dans leur vitesse de déroulement, ainsi que l'intensité et la densité sonores (nombre de notes). Cette mutation progressive mène les auditeurs à des paroxysmes tout en gardant une conscience lucide.

Technique vocale et instrumentale
Malgré les différences entre les genres ou les interprètes, la technique musicale est caractérisée par certains traits communs, aux antipodes de celle des instruments de la musique classique occidentale: vibratos irréguliers et très amples, fluctuation des sons, gravité des timbres, attaque glissante par dessous, pour la technique vocale. Quant à la technique instrumentale, elle recourt à des procédés spécifiques, en particulier les glissandi, la répétition accélérée d'une note, l'ondulation des sons, et des bruitages comme le bruit du souffle, de la frappe sur la table d'harmonie du biwa, des cris dans le nô, et du frottement des cordes du koto, etc... On exploite davantage les ressources psycho-physiologiques pour engendrer une intensité sonore subjective plus forte que la musique occidentale fondée sur une spéculation rigoureuse et le calcul intellectuel.
T.A.

 
Partition de biwa
copie datant de 773

Entretien avec...
TANAKA TAKAFUMI
Le Hogaku Journal est une revue mensuelle consacrée à la musique japonaise traditionnelle. Elle a été créée en 1987 par Tanaka Takafumi alors qu'il avait 31 ans. Il est considéré comme un révolutionnaire dans le monde de la musique japonaise, particulièrement conservateur et attaché à une tradition historique aussi riche qu'ancienne.
En effet, à travers son journal, il s'est attaché à ouvrir et à faire réagir le monde du "Hogaku", musique traditionnelle japonaise. Ainsi, il a donné la parole à la jeune génération qui ne pouvait jusque là s'exprimer que très rarement.
De la même manière, il a favorisé l'échange d'informations entre les musiciens, le public et les facteurs d'instruments alors que rien n'avait été auparavant fait dans ce sens.
Avec nous, il fait le point sur les courants actuels et nous donne des nouvelles de la musique traditionnelle japonaise d'aujourd'hui.


 
Tanaka Takafumi,
rédacteur en chef de Hogaku Journal
 Quelle était la situation de la musique japonaise il y a dix ans, quand vous avez commencé à publier ce journal?
T.T: C'était le début du boom du karaoké et la fin du boom minyo. Le minyo étant une forme de chanson folklorique accompagnée par le shamisen et/ou le shakuhachi.
Vers 1960, alors que l'économie s'améliorait et se stabilisait, beaucoup de monde s'est mis à l'étude du minyo comme loisir. Au plus fort de cette vague, on dénombrait environ 3 millions d'assidus.
Quand aux adeptes de musique traditionnelle, on estime qu'il y en avait environ un million. Aujourd'hui, ce nombre diminue, mais la popularité de la musique de koto est encore très forte, surtout auprès des femmes.

Comment expliquez-vous l'évolution de cette tendance jusqu'à nos jours?
T.T: Actuellement, la musique traditionnelle est divisée en plusieurs courants: traditionnel, contemporain, new wave, folklorique etc...
Il y a 30 ans, est née la musique contemporaine occidentale utilisant des instruments traditionnels japonais. Elle est composée par des artistes japonais qui auparavant composaient de la musique de style occidental, à base d'instruments occidentaux.
Cette approche a immédiatement recueilli un énorme succès et est devenue une sorte de mode. Takemitsu Toru, qui a composé «November Step», de la musique orchestrale avec biwa et shakuhachi, est l'un des pionniers.
C'est au même moment que Yamamoto Hozan, joueur de shakuhachi, a participé au Newport Jazz Festival aux Etats-Unis, avec une formation de jazz; ce qui a frappé non seulement le monde de la musique traditionnelle japonaise, mais également de nombreux connaisseurs à travers le monde.
Un orchestre, constitué uniquement d'instruments traditionnels japonais, s'est créé: le Pro Musica Nipponia "Nihon Ongaku Shudan". Un nouvel instrument a vu le jour, il s'agit d'un koto à 20 et 25 cordes, créé pour pouvoir jouer un registre plus varié. Ce courant, né dans les années 70, reste toujours très actif.
Avec l'influence du mouvement de «World Music» en Europe, les musiques d'Okinawa (sud du Japon) et de Tsugaru (nord), sont redécouvertes. Très différentes des autres musiques populaires japonaises, elles prenent l'étiquette de «musiques ethniques» et sont très appréciées.
En 1990, un groupe de rock composé de la jeune génération de musique traditionnelle s'est formé, avec guitare électrique, batterie et shamisen électronique. Grâce à eux, l'image de la musique traditionnelle a énormément changé, surtout auprès des jeunes.
Une musique résolument moderne et originale a vu le jour souvent accompagnée d'instruments occidentaux comme le violon, la guitare acoustique et qu'on appelle New Wave.

Depuis 10 ans, le taïko est devenu plus populaire. Il trouve d'autres applications, notamment dans le théâtre et le spectacle, alors qu'il était habituellement utilisé dans les festivals folkloriques.
Et aujourd'hui...?

T.T: Personnellement et en général, je trouve que les choses vont bien. Même si le nombre de personnes qui apprennent et jouent de la musique japonaise est en diminution, le nombre de spectateurs est en continuelle augmentation.
Autrefois, les spectateurs étaient également des musiciens. Aujourd'hui, parmi le public, il y a de plus en plus de gens qui ne jouent pas mais aiment et apprécient cette musique.
Un autre bon coté est que le nombre de musiciens professionnels s'accroît un peu, surtout avec des jeunes musiciens, très actifs, qui donnent des concerts, enregistrent des disques et composent. Mais comme il n'y a plus assez d'élèves, beaucoup de musiciens ne peuvent plus vivre comme avant uniquement de l'enseignement.

Pouvez-vous conseiller à nos lecteurs quelques disques?
T.T: De nombreux CD sortent au Japon. Pour représenter la musique traditionnelle, je trouve que le CD de Hirai Sumiko "Yuki-Zangetsu" (Nihon Columbia) est un des meilleurs pour la musique de shamisen et le chant.
Pour le shakuhachi traditionnel du style Meian, je recommanderais «Koku» par Monden Tekiku (Kyoto Records).
Pour le courant contemporain, les disques du compositeur Ifukube Akira, et plus particulièrement "Eglogue symphonique - Concerto pour orchestre et koto" par Nosaka Keiko.
Dans le style New Wave, «Tone, la musique de la terre» (Northern Lights Records), avec shakuhachi, koto et guitare, «Koto Vortex» avec un ensemble de 4 koto (Dai Nihon Ongakukai), et «Duo Kyoto Ayatori», duo de koto et violon (Victor). Ces derniers disques sont très populaires actuellement car ils réussissent à être à la fois originaux et très naturels.
Propos recueillis par Tsunoï Naoko.
Traduits par Muriel Zvellenreuther

 
Brian Yamakoshi au koto avec l'Orchestre Symphonique de Tokyo.



Les CD cités sont disponibles à:
Hogaku Journal,
mensuel publié à 15.000 ex
3-38-10 Takadanobaba
Shinjuku-ku
169 - Tokyo - Japon
Tél: 03-3360 1329
Fax: 03-5389 7690
E-mail: hj@zipangu.com

CÉDÉTHÈQUE
Pour vous initier à la musique japonaise, de nombreux CD sont disponibles dans les magasins de la FNAC mais aussi à la librairie Junku et au grand magasin Daïmaru

GAGAKU
Gagaku/Court Music of Japan (JVC)
Gagaku/Pièces Instrumentales et Danses (Ocora)
Gagaku/Imperial Household Agency Symphony Orchestra (King)

SHÔMYÔ
Shomyo/Buddhist Chant of the Shin-gon Sect (JVC)
Shomyo/Chant Liturgique Boudhique Secte Tendai (Ocora)
Buddhist Chant of Shuni-e Ceremony, Todaiji (King)
Devotions/Gregorian Chant Meets Bhuddhist Chant (JVC)


Noh/ Music of the Noh Theatre (JVC)
Shakkyo/Pont en Pierres (Ocora)
Nohgaku (King)

KABUKI
Dance Drama Kanjincho (King)
Musique du Kabuki et du Jiuta-mai (Audivis/Ethnic)

BUNRAKU
Bunraku/Music of the Bunraku Theatre (JVC)

BIWA
Madame Tsuruta/Satsuma Biwa (Ocora)
Biwa/The World of Tsuruta Kinshi (King)
Satsuma Biwa & Shakuhachi (Ocora)

SHAKUHACHI
Le grand maître du shakuhachi/Goro Yamaguchi (Auvidis/Ethnic)
Shakuhachi/Aoki Reibo,Yokoyama Katsuya (King)
Yoshikazu Iwamoto/L'esprit du vent (Buda Musique)
Master of Zen (Playa Sound)

KOTO
Japon/Splendeur du Koto (Playa Sound)
Koto Music/Tadao Sawai Plays Michio Miyagi (Playa Sound)
Koto Orchestra (Lyrichord)

SHAMISEN et SANKYOKU
Musique Traditionnelle de Chambre (Audivis/Ethnic)
Splendeur du Shamisen (Playa Sound)
Jam Session of Tsugaru-Shamisen (King)

Autres...
Musique Semi-classique et Folklorique (Audivis/UNESCO)
Chants des Ainou (Audivis/UNESCO)
Music of Japanese Festivals (King)
Music of Okinawa (King)
Ondeko-za/Devils on the Drums (Tropical)
Tsuzumi/The Art of Mochizuki Bokusei (King)

 

 

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