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Cinéma : WAKAMATSU KÔJI, LE CINÉASTE QUI NE VOULAIT PAS ÊTRE COMME LES AUTRES
'A l'occasion de la sortie, le 3 octobre, de son film Quand l'embryon part braconner, Wakamatsu Kôji nous raconte les conditions dans lesquelles il l'a réalisé.
Wakamatsu Kôji : Nous étions en 1966, je venais de produire le film de Yamatoya Atsushi, La Saison de la trahison (Uragiri no kisetsu). Quand je l'ai vu, ce fut une véritable révélation. Avec ce film, il avait réussi à remettre en cause toute la grammaire cinématographique et la façon qu'on avait alors de faire des films. J'ai voulu entreprendre la réalisation d'une œuvre de cet ordre et ce fut Quand l'embryon part braconner. Comme je suis un peu claustrophobe, j'aime bien avoir toujours une fenêtre ouverte. Mais nous étions en mai et la pluie tombait à verse. Je me suis dit que filmer en extérieur sous la pluie risquait de coûter. En revanche, faire un film en ayant pour seul décor une pièce ne devait pas revenir très cher. Cette réflexion économique en tête, des images me sont venues à l'esprit et j'ai alors eu l'idée de ce film. J'ai appelé mon compère Adachi Masao et lui ai fait part de mon idée sans plus de détails autour d'un verre. Il m'a répondu qu'il n'était pas une machine, mais en fin d'après-midi nous avions écrit les grandes lignes du scénario. Je lui ai demandé de l'achever pour la fin du mois. Comme il avait besoin d'argent pour son loyer, il a travaillé comme un fou. Si je l'avais payé avant, il n'aurait rien fait (rires). On a fait le film en cinq jours. On s'est installé dans une pièce. On a loué des futons. Nous avons tous dormi dans la même pièce et personne n'a mis un pied dehors. Je leur avais dit que "puisque le film le veut, personne ne sortira". Acteurs compris. Pour les repas, c'est moi qui faisais la cuisine et les nourissais. On a bouclé le film en cinq jours en procédant de cette manière. Comme je le dis souvent, mes films prennent en fin de compte le parti des femmes. La femme survit et l'homme qui l'a oppressée finit irrémédiablement par mourir. Quand l'embryon part braconner ne déroge pas à cette règle.
Propos recueillis par Claude Leblanc


Yamatani Hatsuo dans Quand l'embryon part braconner de Wakamatsu Kôji (1966) Zootrope Films

Sorti au Japon en 1966, l'année du cheval de feu, une des pires années sur le plan démographique dans l'Archipel, Quand l'embryon part braconner (Taiji ga mitsuryôsuru toki) est un film qui n'a sans doute pas incité les spectateurs de l'époque à faire des enfants tant le personnage principal du film, Sadao, interprété magistralement par Yamatani Hatsuo exprime son refus d'avoir une descendance et reproche à sa mère de l'avoir mis au monde. Quitté par sa femme qui, elle, désirait ardemment un enfant, Sadao s'en prend à Yuka, la superbe Shima Miharu, à qui il fait subir les pires sévices. Mais cette violence n'est pas gratuite. Sadao illustre le mal-être d'une génération oppressée par une société qui veut faire de lui un employé modèle et un bon père de famille. Pour échapper à cette oppression, symbolisée par la pluie omniprésente durant tout le film, le héros doit mourir. Sa mort se traduit d'ailleurs par l'apparition des premiers rayons du soleil. Avec ce film tourné avec très peu de moyens et qui défie de nombreuses règles cinématographiques, Wakamatsu fait preuve d'une réelle maîtrise. Inventif, il parvient sans mal à capter l'intérêt du spectateur malgré une économie de dialogues et un sujet que l'on pourrait qualifier de difficile. N'hésitez donc pas à aller découvrir cette œuvre originale qui montre à quel point le cinéma japonais a su laisser s'exprimer des réalisateurs de grande classe. C. L.
Quand l'embryon part braconner (Taiji ga mitsuryôsuru toki de Wakamatsu Kôji.
En salles, le 3 octobre.

DVD : CARLOTTA DECOULE LE TAPIS ROUGE POUR MIZOGUCHI

Depuis plusieurs années, Carlotta assure un travail remarquable de promotion du cinéma japonais, permettant aux cinéphiles de découvrir ou de redécouvrir quelques chefs-d'œuvre oubliés. Après nous avoir régalés du merveilleux film de Kobayashi Masaki La Condition de l'homme (Ningen no jôken, 1958-1961) et des coffrets Ozu, l'éditeur revient avec cinq films de Mizoguchi Kenji. Même si ce ne sont pas les meilleurs de l'auteur des Contes de la lune vague après la pluie, ils n'en illustrent pas moins la maîtrise de ce cinéaste. Les Années 1940 en cinq films, titre de ce bel objet, propose ainsi L'Epée Bijômaru (Meitô Bijômaru). Tourné début 1945 pour la Shôchiku, ce film est particulièrement intéressant. Réalisé avec peu de moyens, au moment où le Japon subissait de plein fouet les affres de la guerre, ce long métrage met l'accent sur l'abnégation de deux artisans plutôt que sur le fanatisme militaire que l'on pouvait rencontrer à la même époque dans des films allemands célébrant la guerre totale à l'instar de Kolberg réalisé par Veit Harlan et Wolfgang Liebeneiner. Grâce au même coffret et aux autres films qu'il contient, l'amateur de cinéma nippon découvre aussi ce que les autorités d'occupation américaine ont cherché à imposer aux cinéastes japonais, à savoir l'utilsation du 7ème Art pour promouvoir les valeurs démocratiques dans un pays qui avait connu le joug militaire pendant tant d'années. L'Amour de l'actrice Sumako (Joyû Sumako no koi, 1947), Les Femmes de la nuit (Yoru no onnatachi, 1948) et Flamme de mon amour (Waga koi wa moenu, 1949), reprennent tous le thème des femmes et de leur libération au sein de la société, sujet important aux yeux des Américains qui l'avait fait figurer parmi les priorités des réalisateurs. Alors qu'il était impossible de tourner des films traitant de sujets antérieurs à 1853, Mizoguchi a tout de même réussi à faire Cinq femmes autour d'Utamaro (Utamaro o meguru gonin no onna, 1946), portrait de l'artiste et de ses relations féminines, en allant persuader lui-même les fonctionnaires américains de l'amour que les Japonais portaient au maître des estampes. Clou de ce coffret, ce magnifique long métrage est accompagné comme les autres films de nombreux bonus de qualité dont l'interview du réalisateur Shindô Kaneto qui a travaillé sous ses ordres. Un must. Claude Leblanc
Kenji Mizoguchi : Les années 40 en cinq films et un livret de 32 pages inédit, Carlotta. Prix indicatif : 53€.
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