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Analyse : LE REJET D'UNE MODERNITÉ FACTICE
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L'intégrale de tous les films d'Ozu Yasujirô présentée à la Maison de la culture du Japon à Paris, nous convie de nouveau à revisiter ce cinéaste quasi inconnu en Europe à sa mort, et objet aujourd'hui d'un culte mondial ! Mais s'est-on demandé un seul instant ce que serait devenu Ozu, le maître d'Ofuna en référence aux studios de la Shôchiku implantés dans cette ville, s'il n'avait pas disparu si jeune, le jour de son soixantième anniversaire, en 1963 ?

En effet, lorsqu'Ozu quitte ce bas monde, le cinéma japonais de ce qu'on appelle à juste titre "l'Age d'Or" (Ogon jidai) est déjà en pleine ébullition, dans une société qui commence à changer rapidement, et sous la pression de "jeunes cinéastes en colère" au sein même de la compagnie-mère, la Shôchiku, où Oshima Nagisa et Yoshida Kiju, entre autres, ruent dans les brancards de la tradition, et critiquent sévèrement le cinéma "bourgeois" d'Ozu et de Kinoshita Keisuke, avant de s'amender plus tard(1). Après Le Goût du Sake, Ozu devait tourner Navets et carottes (Daikon to Ninjin), une comédie satirique qui fut finalement réalisée, non sans quelques lourdeurs, par Shibuya Minoru, en 1964, mais toujours avec le fidèle Ryû Chishû, tout comme le dernier projet conçu par Mizoguchi Kenji, Osaka monogatari, fut tourné après sa mort par son ami Yoshimura Kôzaburô en 1957.
Difficile de savoir comment aurait évolué Ozu dans un contexte de plus en plus "commercial", peu propice à sa conception d'un cinéma au style immuable. A la lumière des derniers films de Naruse Mikio (décédé en 1969), qui tentaient de réfléchir certains changements sociaux et stylistiques, on peut se demander si Ozu aurait été, ou non, victime de l'évolution implacable du système. Une chose est sûre : il avait rejeté l'emploi du cinémascope, comme il avait retardé auparavant l'avènement du parlant, puis de la couleur, dans son uvre. Peut-on en effet imaginer un film d'Ozu en Scope, alors que son univers avait trouvé toute son harmonie dans le cadre standard ?
Bref, peut-être le maître a-t-il eu l'ultime élégance de disparaître au moment où le cinema et son public allaient changer trop radicalement, livrant au monde une uvre sans doute inachevée par le temps, mais qui n'a pas souffert des scories de la fausse modernité obligée
Max Tessier
(1) Yoshida en particulier, qui avait attaqué Ozu, revisita l'uvre du maître d'Ofuna beaucoup plus tard, lui consacrant même un ouvrage (traduit en français chez Actes Sud, en 2004) et un documentaire... |
Photo : Ozu Yasujirô dans le jardin de sa maison située à Kamakura |
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A lire : AU FIL DES PAGES
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| Donald Richie, grand connaisseur du cinéma nippon, a consacré au maître d'Ofuna un remarquable essai intitulé Ozu [éd. L'Age d'homme, Genève, 1990] grâce auquel on saisit très bien la personnalité de celui qui est parvenu à donner un sens profond aux choses les plus simples. Que dire du travail de Youssef Ishaghpour [éd. Farrago, Tours, 2002] autour du concept d'impermanence, "ce sentiment qui imprègne, au Japon, le mode de vie, la croyance zen, l'esthétique du moment évanescent et celle de l'intervalle" et qui caractérise le style d'Ozu. Autre particularité de son cinéma : le silence. Basile Doganis a examiné à la loupe cet élément prépondérant dans un très bel essai Le silence dans le cinéma d'Ozu : Polyphonie des sens et du sens [éd. L'Harmattan, Paris, 2006]. Il faudrait également évoquer les livres de Hasumi Shigehiko, de Yoshida Kiju ainsi que Les Carnets d'Ozu publiés en 1996 par les éditions Alive, mais qui sont malheureusement épuisés. C. L. |
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