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RENCONTRE AVEC : JULIE OTSUKA, ROMANCIÈRE
Avec la parution de Quand l'empereur était un dieu (éd. Phébus, 2004), Julie Otsuka fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature. D'origine japonaise, elle a choisi d'aborder la douloureuse question des camps d'internement réservés aux Japonais-Américains pendant la Seconde guerre mondiale. Elle nous livre un récit émouvant sur cet épisode méconnu de l'histoire des Etats-Unis.

Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire Quand l'empereur était un dieu ?
J.O. : Je ne me suis pas installée un jour à mon bureau avec l’intention de rédiger un livre concernant les camps d’internement. Le livre a lentement fait son chemin en moi. Le personnage de la mère s’est un jour imposé à moi : je la voyais seule dans la rue, lisant l’ordre d’évacuation pour la première fois. Et puis, je l’ai suivie chez elle pour découvrir qui elle était et ce qu’elle allait faire après avoir lu le document. C’est ce qui est devenu le premier chapitre de mon roman, “Ordre d’évacuation n°19”. Il s’agissait du premier élément de la première fiction “sérieuse” que j’ai jamais écrite. Jusqu’alors, je n’avais rédigé que des histoires comiques. Le reste du livre m’est apparu progressivement au travers d’images comme le train aux fenêtres opaques avançant au milieu du désert, le garçon en veston prenant tous les hommes aux cheveux noirs pour son père,… J’ai tendance à travailler à partir d’images. Je dois pouvoir voir une scène dans ma tête avant de pouvoir commencer à la décrire avec des mots.
Je me suis aussi fondée sur ce que je savais de l’histoire de ma propre famille. Mon grand-père, soupçonné d’être un espion à la solde du Japon, a été arrêté par le FBI le jour de l’attaque contre Pearl Harbour [7 décembre 1941] et envoyé dans des camps dans le Montana, au Texas et au Nouveau Mexique. Ma mère, mon oncle ainsi que ma grand-mère ont été internés durant trois années à Topaz, dans l’Utah. Ma famille a toujours été très discrète sur ce qui s’est passé pendant la Seconde guerre mondiale et d’une certaine façon, l’écriture de ce roman m’a permis d’aller au-delà de ce silence.

Il ne semble pas très évident de parler de l'internement des Japonais-Américains pendant la Seconde guerre mondiale. Pour quelles raisons, à votre avis, les Américains sont si réticents à aborder cette question ?
J.O. : Tout d’abord parce qu’ils ne savent même pas ce qui s’est passé. Ce n’est pas un moment de notre histoire qui est enseigné dans les classes ou qui est mentionné dans les livres d’histoire (et lorsqu’on en parle, on ne lui consacre qu'un petit paragraphe). Je suis surprise du nombre de jeunes auxquels j’en ai parlé et qui m’ont dit qu’ils n’avaient jamais entendu parler des camps d’internement avant de lire mon roman ou celui de David Guterson, La Neige tombait sur les cèdres (éd. Seuil 1997). Ce n’est pas un épisode de notre histoire dont nous sommes fiers. La Seconde guerre mondiale a toujours été montrée comme une “guerre juste”, une guerre menée au nom de la liberté et de la démocratie. Ce qui est arrivé aux Japonais-Américains dans ce pays ne sied guère à l’Amérique, le défenseur du monde libre. Il convient par ailleurs de noter que de nombreux Japonais-Américains ont été sortis des camps pour aller combattre dans des unités ethniques de l’armée américaine. Mais à la différence de l’esclavage et de la ségrégation raciale que l’on a réussi à combattre et à vaincre, la question de l’internement des Japonais-Américains est l’histoire d’un échec sans rachat. Les Japonais-Américains ont eux-mêmes des difficultés à s’exprimer sur cette question. De nombreux anciens internés ont ressenti beaucoup de honte à avoir été accusés (injustement) de déloyauté. Et après la guerre, ils ont choisi de rester silencieux et d'oublier cet épisode. Et bien que l’internement des Japonais-Américains fut un événement tragique, il n’a pas été aussi négatif au regard des autres souffrances de l’époque. On ne peut pas le comparer à ce qu’ont vécu les Juifs en Europe durant l’holocauste. C’est aussi une des raisons qui ont conduit les Japonais-Américains à taire leur histoire. Pourquoi attirer l’attention sur soi quand d’autres individus ont connu des destins bien pires que le vôtre ? Cela semble mal venu ou presque.

Dans votre roman, les personnages principaux ne portent pas de nom. Pourquoi avez-vous fait ce choix ? Vouliez-vous prendre de la distance vis-à-vis d'eux ?
J.O. : Les personnages de mon roman ont été dépouillés de tout : leur maison, leurs biens, leur liberté, leur foi en l’Amérique, leur dignité. La seule chose que l’on n’a pas pu leur prendre, c’est leur nom qu’ils étaient les seuls à connaître. J’ai pensé que je me devais de leur laisser une petite parcelle de leur identité. L’autre raison pour laquelle je n’ai pas donné de nom à mes personnages appartient au fait que leur histoire est universelle. Mon roman concerne les Japonais-Américains, mais elle pourrait concerner d’autres individus à d’autres moments. Tout au long de notre histoire, il y a eu des peuples déportés.

Le dernier chapitre est très différent des autres. Il est très fort. Il s'en dégage une certaine colère. Comment en êtes-vous venue à écrire ce chapitre si différent et pourquoi avez-vous décidé de l'appeler "confession" ?
J.O. : Ce qui est raconté avec la voix du père m’est venu très vite. Il ne m’a fallu qu’une heure alors que d’autres parties du roman m’ont pris des mois voire des années. Je travaillais sur le livre lorsqu’un jour j’ai brusquement “entendu” la voix du père. J’ai alors couché sur le papier ce que j’entendais et dès que j’eus terminé, je compris que cela conclurait avec bonheur mon roman. Ce qui m’a surpris, c’est la facilité avec laquelle la colère du père m’est apparue. J’ai eu l’impression de “canaliser” la colère de quelqu’un d’autre et j’ai été très surprise de constater qu’elle venait de moi. Il semble qu’une grande partie du ressentiment vécu par ma famille ait sauté une génération. J’ai appelé ce chapitre “confession” parce qu’il est rédigé à la manière d’une confession forcée ou d’une parodie de confession. Le père avoue au FBI, qui le soupçonne de déloyauté. Mais il ne leur dit pas la vérité. Il leur dit seulement ce qu’ils ont envie d’entendre. Je voulais que le père parle en son nom, mais aussi au nom de tous ceux qui ont été arrêtés arbitrairement par le FBI en tant qu’étrangers soupçonnés d’être ennemis.

Pensez-vous que les Américains aient tiré des leçons de l'expérience vécue par les Japonais-Américains pendant la Seconde guerre mondiale ?
J.O. : Non. je ne pense pas que les Etats-Unis aient tiré les leçons de l'internement des Japonais-Américains. Ce qui se passe actuellement en Amérique depuis les événements du 11 septembre 2001 est particulièrement déprimant. Il y a eu très peu de résistance publique aux attaques de l'administration Bush contre les libertés civiles à l'instar des arrestations et de la détention de centaines d'Arabes-Américains, la mise entre parenthèses de l'habeas corpus et du droit à un procès avec un jury, l'usage de tribunaux militaires, etc. Compte tenu de l'expérience de ma famille pendant la Seconde guerre mondiale, la décision du ministre de la Justice John Ashcroft d'arrêter des centaines de personnes pour les interroger après les attentats de septembre 2001 m'a mise mal à l'aise (ainsi que de nombreux autres Japonais-Américains). Car c'est comme cela que tout a commencé en décembre 1941. Il semble que le gouvernement américain fasse les mêmes erreurs, encore et encore. Seulement aujourd'hui, l'"autre" n'est pas Japonais. Il est musulman, arabe ou il a le type moyen-oriental.

Propos recueillis par Claude Leblanc


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