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Société

Journal du Dehors - Made in Japan (1)
Afin de permettre à nos lecteurs de mieux appréhender le Japon du dedans, il nous a semblé intéressant de présenter le travail de longue haleine effectué par Muriel Jolivet intitulé "Journal du Dehors - Made in Japan" (*).
En fait, c'est le "Journal du Dehors" d'Annie Ernaux qui a donné envie à M. Jolivet de raconter des faits divers observés au quotidien à Tokyo. Pour ce journal collectif, l'auteur a mis à contribution ses étudiant(e)s de 4ème année en leur demandant de lui ramener des "instantanés", glanés dans les métros, les gares et les magasins. "Tout ce qui est noté a été vu, même si l'interprétation qui en est faite est forcément teintée de subjectivité... ces instantanés font partie de l'histoire d'une ville, d'une personne, d'une époque, d'un moment..."

«Dreamy X'mas fair !»
En sortant de la gare de Shinjuku, je m'enfonce dans la galerie souterraine qui relie la sortie ouest aux tours hyper modernes qui donnent à ce quartier un je ne sais quoi de New York ou de Montparnasse. En m'enfonçant dans le passage, une forte odeur d'urine me fait détourner la tête de ces cartons aménagés tout le long du côté gauche par des SDF qui y ont élu domicile. Le côté droit est sans doute interdit à cause des vitrines ou des entrées donnant accès aux bâtiments divers. A droite ils gênent. A gauche moins. On peut passer à côté en faisant semblant de ne rien remarquer. L'impassibilité des Japonais fait merveille. Tout le monde regarde sans voir ces exclus du miracle économique. Ironie suprême, cette superbe entrée ornée d'un panneau rouge et vert assorti de ces mots en lettres dorées: «Dreamy X'mas fair». Dreamy pour qui? Certainement pas pour ceux qui dorment devant et dont les rêves doivent plutôt ressembler à ceux de la petite fille aux allumettes...
Trois étudiants visiblement éméchés, avec des masques et de chapeaux grotesques arrêtent un passant pour immortaliser cet instant sous le fameux panneau. Ils ne voient pas ces exclus qu'ils ont pris l'habitude de gommer pour ne pas gâcher leur plaisir. Ces SDF étaient-ils aussi des jeunes insouciants prêts à défier leur entourage?
Comme beaucoup de marginaux, ils dorment,enfouis sous des couettes qui les isolent du froid. La pudeur veut qu'ils se construisent un toit. Détail local qui donnerait presque envie de sourire: les chaussures sont soigneusement alignées à l'entrée de ces cocons de carton qu'ils se sont aménagés. Un de ces cocons me fascine car il est double. Etrange chambre à deux lits. S'agit-il d'un couple à la dérive? D'amis? D'homosexuels?
Les femmes sont-elles aussi touchées par l'exclusion ou ces hommes sont-ils des travailleurs saisonniers victimes de la récession économique? Que sont les femmes/familles de ces hommes devenues? (M.J. 10/95)
Furansu ningyô,
ou poupée de collection, dite «française»
Assise à la terrasse d'un fast food, je partage un cornet de frites avec ma fille Julia et les pigeons effrontés qui viendraient volontiers se servir sur notre table. Les rayons du soleil d'automne nous enveloppent d'une chaleur douce et nous nous laissons aller à savourer ce que les dimanches ont de plus doux à offrir: le temps qui s'arrête...
Un homme me tire soudain de ma torpeur. Ce n'est pas tant son pantalon rouge bordé de noir ou son chapeau haut de forme noir bordé de rouge qui attire mon attention que la poupée blonde un peu rétro qu'il tient religieusement dans son bras gauche et qu'il «chatouille» avec un plumeau en lui parlant très gentiment. Je pense d'abord à un gag. C'est peut-être un ventriloque, un amuseur ou un clown, de ceux qu'on appelle ici «pierrot».
Pour une fois c'est moi qui fixe et l'horreur de la situation m'apparaît quand je le vois montrer à la poupée son reflet dans la vitrine de la buvette où il fait la queue pour avoir un plat de nouilles frites. Il attire de plus en plus de regards, mais s'assied doucement, sa poupée dans une main et son plat de nouilles dans l'autre. Il installe sa «fille» sur la chaise à côté de lui en prenant soin de la mettre debout les mains posées sur la table pour qu'elle ne perde rien de sa conversation. Il continue à lui parler doucement, comme à une enfant. L'assistance commence à être gênée. Va-t-il lui fourrer des nouilles dans la bouche, comme une «yan mama» (très jeune mère) s'applique à le faire à son bébé juste en face de lui? Sa démence ne va pas jusque là, et il commence à descendre son plat en souriant aux anges.
Il est d'une maigreur extrême. Sa chemise blanche, retenue au col par un nud papillon rouge n'est pas douteuse. Sa poupée blonde, très dix neuf cent n'est pas vilaine, mais cette scène donne froid dans le dos. Par quelle épreuve est-il passé pour en arriver là?
J'ai déjà vu, il y a près de vingt ans, une femme âgée bercer doucement une poupée japonaise en kimono dans la salle d'attente d'une gare du Hokkaidô. Elle ne la lâchait pas. J'ai retrouvé une poupée semblable dans une brocante et je me la suis offerte en souvenir de cette vieille femme qui traitait la sienne avec tant d'amour, faute d'avoir eu un enfant bien à elle sur qui le déverser. D'une femme, cela se concevait, mais d'un homme jamais je n'aurais cru cela possible.
Preuve qu'une paternité frustrée peut être aussi dramatique qu'une maternité frustrée.
Preuve aussi d'une douleur d'autant plus ressentie dans une société qui ne vous admet réellement qu'une fois que vous lui avez «rendu» ce que que vos géniteurs vous ont donné de plus précieux.
A suivre
* Muriel Jolivet professeur à l'université Sophia depuis 1983 est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le Japon:
- L'Université au service de l'économie japonaise.
Economica. 1985.
- Un pays en mal d'enfants, crise de la maternité au Japon.
Ed La Découverte. 1993
- Homo japonicus. Ed P.Picquier. A paraître.

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