Trente cinq minutes. Il paraît que cest beaucoup pour un tête-à-tête avec Son Masayoshi, ci-devant PDG fondateur de Softbank, surnommé le Bill Gates japonais, et un des hommes les plus occupés et les plus riches de lArchipel. Donc, 35 minutes de lemploi du temps dun type qui gagne sans doute plus dargent en une journée que moi en toute une vie, cest plutôt pas mal. Comme tout PDG qui se respecte, son bureau occupe le dernier étage de limmeuble Softbank. Lhomme est affable, vif, parle sans sarrêter tout en observant mes réactions au fur et à mesure quil égrène ses faits darmes et cherche à me convaincre de sa vision de lavenir. Je dois reconnaître que le bonhomme fascine: il a à peine 40 ans et Softbank, lentreprise de distribution de logiciels informatiques quil a lancée tout seul à lâge de 24 ans, pèse maintenant 24 milliards de francs de chiffre daffaires consolidé. Il définit son entreprise ainsi : «Pour prendre une analogie automobile, le rôle de Softbank est de fournir les infrastructures nécessaires à la navigation sur les autoroutes de linformation. Softbank, cest les autoroutes, les systèmes de feux de circulation, les stations-service, les cartes routières, les arrêts-repos, et même les services de nettoyage des routes. Que vous rouliez en Toyota ou en Honda, et quel que soit létat de votre voiture, vous ne pouvez pas vous passer de cette infrastructure».
Son analyse historique de lévolution de lindustrie mondiale au cours des 50 dernières années ne manque pas dà-propos et conforte son expansionnite aiguë: «Depuis que nous sommes entrés dans une société dinformation, nous avons connu quatre étapes. La première a été la mise en place des infrastructures technologiques analogiques. Cétait lère des Matsushita, Sanyo, RCA et Sony. Puis ce fut lère des fournisseurs de contenus analogiques comme NBC, ABC, Disney ou la Fox. Nous sommes ensuite passés par lère de la mise en place des infrastructures technologiques digitales qui a vu lavènement de Microsoft, Intel, Oracle ou NEC, tous fabricants informatiques ou concepteurs de logiciels. Mais nous entrons maintenant dans lère des fournisseurs de contenus digitaux, et cest là que je veux positionner Softbank. Car ce dont les gens ont besoin une fois quils ont les machines, cest de les faire tourner. Cest la même chose avec lalimentation: une fois que vous avez acheté une fourchette et un couteau, il faut bien que vous vous approvisionniez tous les jours en nourriture...» Imparable.
Et en ce qui concerne sa propre place dans ce schéma, Son Masayoshi fait observer sans modestie quil est à la tête de trois des sites internet parmi les 10 les plus visités de la planète: Yahoo, Ziff-Davis et Geocities, une situation unique dans le cyberespace. Cette position dominante, il la acquise au prix fort, en prenant des participations ou en lançant des OPA amicales dans toutes les entreprises les plus innovantes de lInternet. Il appelle ça la stratégie de la machine à remonter dans le temps et il compte loptimiser encore pour être le premier à brancher la Chine sur Internet. «Après le Japon, Softbank est devenu un des acteurs incontournables du Net aux Etats-Unis, mais le vrai défi, à lhorizon des 20 prochaines années, cest le marché chinois, qui sera daprès moi encore plus important que le marché américain. Sans la Chine, Softbank ne pourra pas être considéré comme numéro un global».
Une anecdote résume à elle seule son caractère et son imagination pour pulvériser les obstacles. Dorigine coréenne de troisième génération, Son sest fait naturaliser japonais en 1991. Il aurait alors dû selon la loi adopter un nom nippon, létat-civil ne reconnaissant que les noms de famille déjà homologués. Pour garder son nom patronymique coréen, il a dabord demandé à sa femme née japonaise de procéder à un changement détat-civil pour se faire enregistrer sous le nom de Madame Son. Déposant ensuite sa demande de naturalisation, il invoque lexistence sur les registres détat-civil dau moins une personne répondant au nom de Son pour réclamer le droit de garder son patronyme. Un homme à limagination aussi retorse ne doit pas souvent perdre au poker...
Etienne Barral |
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